En remportant le marathon des Jeux olympiques de Rome 1960 pieds nus, Abebe Bikila est devenu le premier champion olympique d’Afrique subsaharienne. Retour sur un exploit qui a marqué l’histoire du sport mondial.
Le 10 septembre 1960, les rues pavées de Rome ont été le théâtre de l’un des plus grands exploits de l’histoire olympique.
Ce soir-là, un jeune Éthiopien de 28 ans, quasiment inconnu du grand public, franchissait la ligne d’arrivée du marathon… sans chaussures. Son nom : Abebe Bikila.
En s’imposant au terme des 42,195 kilomètres du parcours olympique, il ne remportait pas seulement une médaille d’or.
Il devenait le premier athlète d’Afrique subsaharienne sacré champion olympique, ouvrant une nouvelle page de l’histoire du sport africain et offrant à tout un continent un symbole d’espoir, de fierté et d’émancipation.
Plus de six décennies plus tard, cet exploit demeure l’un des récits les plus marquants des Jeux olympiques.
Des hauts plateaux éthiopiens au sommet du monde
Abebe Bikila voit le jour en 1932, dans un village situé à environ 130 kilomètres d’Addis-Abeba, au sein d’une famille d’éleveurs. Son enfance est bouleversée par l’invasion italienne de l’Éthiopie entre 1935 et 1936, contraignant sa famille à fuir sa région d’origine.
Cette période difficile forge un caractère résilient qui accompagnera toute sa carrière. Plus tard, il rejoint la Garde impériale de l’empereur Hailé Sélassié. C’est dans les rangs de cette unité militaire qu’il découvre véritablement l’athlétisme.
Convaincu que le sport pouvait contribuer au rayonnement international de son pays, l’empereur investit dans les infrastructures sportives et fait appel à des entraîneurs étrangers pour professionnaliser la préparation des athlètes éthiopiens.
Ce choix stratégique allait changer le destin d’Abebe Bikila… et celui du marathon mondial.
Une sélection de dernière minute avant les Jeux de Rome
Rien ne prédestinait pourtant Bikila à participer aux Jeux olympiques de Rome. Au départ, il ne figurait pas parmi les athlètes retenus pour représenter l’Éthiopie.
Sa sélection intervient à la suite de la blessure de son compatriote Wami Biratu, quelques semaines avant la compétition.
Sous la direction de l’entraîneur suédois Onni Niskanen, la délégation éthiopienne rejoint Rome près d’un mois avant l’ouverture des Jeux afin de reconnaître le parcours et de s’adapter aux conditions locales.
Les séances d’entraînement sur les pavés de la célèbre Via Appia Antica conduisent alors à un choix surprenant : courir pieds nus.
Les responsables de l’équipe estiment que cette option offre une meilleure adhérence sur certaines portions du tracé et correspond aux habitudes d’entraînement de Bikila.
Une décision audacieuse qui deviendra l’un des symboles les plus célèbres de l’histoire olympique.
Un marathon d’anthologie qui entre dans la légende
Dès les premiers kilomètres, Abebe Bikila impose un rythme élevé. Alors que plusieurs favoris commencent à montrer des signes de fatigue, l’Éthiopien conserve une foulée fluide et régulière.
Au fil de la course, ses principaux adversaires décrochent progressivement. L’accélération décisive intervient dans les derniers kilomètres, après le passage sur la Via Appia Antica. Personne ne parvient à suivre.
Bikila franchit finalement la ligne d’arrivée en 2 h 15 min 16 s, établissant un nouveau record olympique et inscrivant définitivement son nom dans les livres d’histoire.
Son image, courant pieds nus sous les monuments antiques de Rome, devient instantanément l’une des plus fortes du mouvement olympique.
Une victoire au retentissement sportif et politique
Le triomphe d’Abebe Bikila dépasse largement le cadre de la performance sportive. Le marathon traverse plusieurs lieux chargés d’histoire pour les Éthiopiens, notamment à proximité de l’Arc de Constantin, point de départ des troupes italiennes lors de l’invasion de l’Éthiopie en 1935.
À quelques centaines de mètres se trouvait également l’obélisque d’Axoum, monument emblématique emporté d’Éthiopie par les forces italiennes durant l’occupation.
Dans ce contexte, la victoire de Bikila prend une dimension hautement symbolique. Elle est célébrée comme celle d’un peuple qui retrouve sa dignité sur les terres mêmes de son ancien envahisseur.
À son retour à Addis-Abeba, une foule immense accueille le nouveau champion olympique.
L’historien Fabien Archambault, spécialiste de l’histoire du sport, résumait cette portée historique dans un entretien accordé à TV5 Monde : cette victoire dépasse le sport en incarnant l’affirmation des nations africaines sur la scène internationale et en renforçant le prestige de l’Éthiopie, alors l’un des rares États africains à avoir préservé son indépendance.
Le seul marathonien à conserver son titre olympique Quatre ans plus tard, Abebe Bikila prouve que son exploit romain n’avait rien d’un hasard. Aux Jeux olympiques de Tokyo 1964, quelques semaines seulement après une opération de l’appendicite, il reprend le départ du marathon.
Cette fois, il court avec des chaussures. Le résultat est tout aussi spectaculaire. Il conserve son titre olympique en améliorant le record du monde avec un chrono de 2 h 12 min 11 s, reléguant son plus proche poursuivant à près de quatre minutes.
Une performance qui fait de lui le premier marathonien de l’histoire à remporter deux titres olympiques consécutifs, un exploit qui consolide définitivement sa place parmi les plus grandes légendes de l’athlétisme mondial.
Un héritage qui traverse les générations
La carrière d’Abebe Bikila est brutalement interrompue à la suite d’un grave accident de la circulation qui le laisse paralysé. Malgré cette épreuve, il demeure un modèle de courage jusqu’à son décès, le 25 octobre 1973, à Addis-Abeba, à seulement 41 ans.
Aujourd’hui encore, son nom reste intimement lié à l’histoire du marathon et du sport africain. Son triomphe de Rome 1960 continue d’inspirer des générations de coureurs et symbolise la capacité d’un athlète à transcender la compétition pour marquer durablement l’histoire.
Bien plus qu’un champion olympique, Abebe Bikila demeure une icône universelle, dont les foulées pieds nus ont ouvert la voie à l’essor de l’athlétisme africain sur la scène mondiale.




